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Les personnes handicapées et la coopération Canado–Haïtienne (French only)

Les personnes handicapées et la coopération Canado–Haïtienne (French only)

par Stephen Baranyi et Ilionor Louis

Lorsqu’Haïti apparaît dans les médias canadiens, ces jours-ci, c’est généralement la crise électorale qui attire notre attention. La gestion problématique et la contestation des élections en août et octobre 2015, ainsi que les difficultés d’organiser le dernier tour prévu pour la fin d’avril, devraient préoccuper les Canadiens qui sont engagés aux côtés des Haïtiens. D’autres nouvelles, notamment celle du meurtre de trois femmes sourdes accusées d’être des loups garous, le 18 mars, devraient aussi nous interpeller.

Ces évènements maintiennent Haïti à la une, mais ils risquent d’attiser des interventions internationales inappropriées ou même un désengagement hâtif. Il est vital de mettre ces problèmes en perspective et de comprendre ce que le Canada pourrait faire pour être utile dans un contexte qui reste à la fois compliqué et porteur d’opportunités.

Sur le dossier des personnes handicapées, il est essentiel de reconnaître qu’Haïti n’est pas dépourvu. Avec l’augmentation du nombre de personnes handicapées à environ 1 million après le séisme catastrophique de janvier 2010, le gouvernement haïtien adopta de nouvelles mesures pour l’attention aux personnes handicapées dans le cadre de la reconstruction, trois ans après la création du Bureau du secrétariat d’État pour l’intégration des personnes handicapées (BSÉIPH). En 2012, le Parlement adopta une loi phare pour l’intégration des personnes handicapées comme sujets et bénéficiaires du développement à long terme. En 2013, le gouvernement lança le programme Appui aux personnes handicapées (Kore moun andikape), pour la protection sociale des personnes handicapées les plus vulnérables. En 2014, il présenta son premier rapport aux Nations Unies sur la mise en œuvre de la Convention sur les droits des personnes handicapées (CDPH-ONU). Par coïncidence, le Canada présenta son rapport national cette même année; les deux pays seront donc à l’ordre du jour du comité pertinent de l’ONU en 2016.

Ceci n’aurait pas été possible sans l’organisation préalable du mouvement des personnes handicapées en Haïti. Depuis les années 1980, un mouvement associatif des personnes aveugles, sourdes et autrement handicapées a émergé en Haïti, en lien avec la mobilisation massive pour la démocratie et le développement en Haïti, ainsi que la négociation de la Convention CDPH-ONU sur le plan international. Avec le BSÉIPH créé en 2007, ce mouvement social obtint une importante représentation au niveau de l’État. Cet acquis et les démarches citées dans le précédent paragraphe furent appuyés par des acteurs internationaux, mais il s’agit fondamentalement d’initiatives endogènes, ancrées dans la société civile organisée.

Bien sûr, il reste un long chemin à parcourir pour mettre la Convention ainsi que la loi de 2012 en œuvre. Le rapport du gouvernement,[1] le rapport alternatif ainsi que notre propre étude[2] mettent l’accent sur cinq domaines clés à cet égard, soit : l’intégration (physique et sociale) des personnes handicapées dans l’éducation de qualité pour tous; dans la santé; dans la réduction de la pauvreté, notamment au niveau de l’emploi; et finalement dans la sécurité et la justice, en commençant par la protection policière des personnes handicapées, ainsi que la justice pour les crimes commis contre ces personnes (y compris le meurtre des trois femmes sourdes en mai).

Le Canada est largement impliqué dans la stabilisation et le développement en Haïti, depuis longue date. Par l’entremise du fonds Bâtir la Vie (Bati lavi), le Canada appuyait des projets pour l’inclusion des personnes handicapées au niveau des écoles, des centres de santé et de la reconstruction post désastres. Après le séisme, Ottawa a financé un projet d’Handicap International Canada, pour l’attention aux personnes handicapées déplacées par la catastrophe. L’ex-ACDI a aussi appuyé un projet pour faciliter l’accès des personnes handicapées à la formation professionnelle, dans un établissement à Rivière Froide juste au sud de Port-au-Prince.

Ces projets semblent pertinents, mais pas nécessairement structurants. Le mandat clair de la nouvelle Ministre de la coopération internationale, les Objectifs de développement durable souscrits à New York en septembre 2015 et bien sûr la CDPH-ONU elle-même, nous engagent à œuvrer de façon plus systémique pour l’inclusion des personnes handicapées dans le développement international. Voici trois initiatives que le Canada pourrait prendre à cet égard :

1. Revoir les programmes que le Canada envisage d’appuyer en Haïti, dans les secteurs prioritaires (notamment la croissance économique, la santé et la sécurité) pour s’assurer que les droits des personnes handicapées soient promus dans ces interventions de taille.

2. Fournir un appui technique et financier directement au BSÉIPH, pour l’aider à jouer son rôle de promoteur de l’inclusion des personnes handicapées dans les politiques publiques et dans la société en général.

3. Ouvrir un volet de coopération avec le mouvement associatif, en appuyant son plaidoyer constructif et l’aidant à fournir des services aux personnes handicapées (en attendant que l’État et le secteur privé puissent le faire).

Si le Canada s’attelle à relever ce défi de manière sérieuse, Ottawa sera peut-être en mesure de citer Haïti comme partenaire dans ce domaine, lors des discussions au sein du Comité onusien chargé d’évaluer nos actions dans ce domaine, à Genève, cette année.

Ilionor Louis est Professeur et Directeur du Département des sciences du développement à l’université d’État d’Haïti.

 

[1] BSÉIPH (2014). Rapport initial de la République d’Haïti au Comité des droits des personnes handicapées.

[2] Ilionor Louis et Stephen Baranyi, (Dis)ability and development in Haiti: Beyond one-dimensional views. Présenté à la conférence Disability and Global Development en juillet 2015 ; sera soumis à la revue Third World Thematics, pour l’évaluation par les pairs, dans le cadre d’un numéro spécial dirigé par Deborah Stienstra.

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