La discrète commémoration du centième anniversaire de la Révolution chinoise de 1911

Il y a un siècle, une des plus importantes révolutions de l’histoire modernes emportait l’Empire mandchou, connu aussi sous son nom chinois de dynastie Qing. Un quart de l’humanité venait de basculer dans la tourmente de la modernité politique.  La Chine allait entrer dans quatre décennies d’une pénible période de tourments générée par les rivalités politiques entre seigneurs de guerre, l’agression japonaise, puis la guerre civile. Le pays connaitra une autre révolution en 1949, et le gouvernement dirigé par le Parti nationaliste de Chine (KMT), qui depuis la ville de Nankin avait à peine réussi à imposer son autorité sur le vaste continent chinois, allait chercher refuge à Taiwan, cédant la place au Parti communiste de Chine qui allait gouverner dans l’ancienne capitale des Qing, à Pékin. Trois autres décennies de malheur allaient suivre, entrainant des souffrances indicibles, dont la pire famine du vingtième siècle, avec la tragédie du Grand bond en avant, qui fit, selon les estimations les plus prudentes, près de trente millions de victimes.

Le redressement pour la Chine allait finalement se concrétiser avec l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping en 1978, lequel allait imprimer au pays la politique des « Quatre modernisations » qui allait lui permettre en à peine plus de trois décennies de dépasser les économies des pays les plus avancés d’Europe, puis celle du Japon.  Cent ans après la chute de l’Empire mandchou, la Chine est devenue un acteur respecté sur la scène internationale. C’est une réussite, surtout si l’on compare avec le destin de l’autre grande révolution du vingtième siècle, la Révolution d’Octobre, auprès de laquelle l’événement de 1911 a longtemps fait figure de parent pauvre. Aujourd’hui, il ne fait plus de doute que la « parenthèse historique » de l’Union soviétique pâlit face aux réalisations de la Chine. Mais pourquoi alors les célébrations de la Révolution républicaine de 1911 à Pékin sont-elles si discrètes ?

Les dirigeants du pays ont bien célébré le centenaire de la Révolution chinoise de 1911, mais ils n’y ont certes pas mis l’effort qu’ils ont investi dans la célébration des neuf décennies d’existence du Parti communiste.  Pourquoi cette discrétion pour Sun Yat-sen, le père fondateur de la Révolution, vénéré à travers toute la Chine, et bien au-delà, par ceux et celles qui s’identifient à la culture chinoise ? Sun Yat-Sen n’a pas dirigé des campagnes de persécution contre ses adversaires politiques et n’a jamais ordonné le massacre d’opposants politiques. Bien que l’histoire officielle de la Chine populaire considère aujourd’hui Sun comme le père de la Chine moderne, on le salue tout au plus comme un patriote bien intentionné, mais incapable de créer une Chine forte et unifiée. C’est un verdict injuste : Sun est décédé seulement treize ans après le déclenchement de la Révolution chinoise, n’ayant pas eu l’opportunité de mener à bien les deux autres étapes de la révolution devant succéder à l’étape du gouvernement militaire chargé d’unifier le pays : la période d’apprentissage du gouvernement constitutionnel, puis la mise en œuvre d’un gouvernement démocratique. Sun avait élaboré un programme très simple, résumé en trois principes qu’on peut juger bien simplistes aujourd’hui, mais qui n’en avaient pas moins inspiré des millions à l’époque : le nationalisme, la prospérité économique, et la démocratie.

Voilà pourquoi le Parti communiste de Chine hésite à célébrer le centenaire de la Révolution chinoise et à travers elle la mémoire du Père de la Nation : en 2011, les dirigeants du Parti communiste continuent d’affirmer qu’ils doivent résister aux tentations de ce qu’ils appellent les « valeurs universelles » ; leur charmant euphémisme pour la démocratie. Célébrer le centième anniversaire de la Révolution chinoise ne peut manquer d’amener les plus perspicaces d’entre les citoyen-ne-s chinois-e-s à se demander: pourquoi ne pas passer à la troisième étape du gouvernement constitutionnel ? Pourquoi ne pas mettre en œuvre le troisième des principes du peuple de Sun, maintenant que la Chine est unifiée et prospère ? Le Parti communiste préfère se retrancher derrière le premier des principes de Sun, soit les valeurs du nationalisme, et clame que sa tâche historique n’est pas complétée, puisque selon lui le pays n’est pas unifié tant que Taiwan n’est pas gouverné depuis Pékin.

Il ya deux ironies remarquables dans toute cette histoire. D’une part, c’est à Taiwan que les trois principes du peuple ont été mis en œuvre, depuis que le Président Chiang Ching-kuo et son successeur Lee Teng-hui ont posé les jalons et consolidé les bases pour la réalisation concrète du troisième principe du peuple, en faisant adopter la levée de la loi martiale, et toute une série de mesures favorisant la société civile et les réformes politiques. Le KMT, humilié par sa défaite en 1949, avait jusque-là fait de Taiwan son refuge et y avait imposé pendant quarante ans une dictature qui prétendait faire de l’île une « Chine libre ».  Cette mascarade a pris fin en 1989 avec les réformes de Lee. Pendant ce temps-là, en Chine populaire, les tanks mettaient fin dans le sang à la dernière tentative d’inspirer une mise en œuvre de la démocratie. La deuxième ironie est que la réalisation du rêve de Sun à Taiwan ne doit pas faire oublier que si pour les quelques taïwanais qui s’identifient à la Chine, Sun Yat-sen est une inspiration à qui l’histoire a donné raison dans cette marge du monde chinois, pour la majorité des insulaires, dont les parents étaient des sujets de l’empire japonais qui se sentaient peu concernés par la Révolution chinoise, cet héritage demeure encombrant.

Si le Parti communiste avait eu l’audace et le courage de procéder à une réforme démocratique du même type que celle qu’ont accompli chez eux ceux qu’ils appellent leurs compatriotes de Taiwan, il y a gros à parier que la question de la réunification à laquelle ils rêvent serait peut-être réglée : beaucoup de Taïwanais abandonnant leurs réserves face à la Chine et acceptant de faire partie d’une vaste nation prospère.

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