Un surréalisme inquiétant: le point de vue de Moscou

À l’invitation du  ministère de la Défense de Russie, du 22 au 24 mai 2014, j’ai assisté à la Troisième Conférence de Moscou sur la Sécurité internationale qui portait officiellement sur le Moyen-Orient, l’Afghanistan et l’Asie du Sud. Évidemment, compte tenu des événements en Ukraine, aucun gouvernement occidental n’avait dépêché de délégué officiel  ce qui, à part quelques représentants d’établissements et institutions privés occidentaux, a transformé un événement international en un dialogue « entre pays » russophiles.

Dans la publication de l’Institut de la conférence des associations de défense, Perspectives stratégiques du Canada 2014, George Petrolekas et moi avions évoqué de façon quasi prophétique la volonté du Président Poutine de créer un « empire euro-asiatique » à même les cendres de l’Union soviétique dans une perspective réminiscente de la guerre froide, marquée d’un anti-américanisme presque primaire.

La lecture que font les Russes de l’histoire contemporaine mérite qu’on y réfléchisse en profondeur.

On était loin des illusions pro-occidentales des années Eltsine que j’avais connues à Moscou de 1992 à 1995. La réintégration de la Crimée dans la Russie n’est que la première phase d’une mouvance incertaine. Elle est sans doute celle qui s’explique le mieux à l’aune de l’histoire, la cession de la Crimée à l’Ukraine par Nikita Khrouchtchev en 1954 à la fin d’un diner sans doute fortement arrosé, pour remercier la République socialiste soviétique qui avait assuré sa carrière, relevant d’une sinistre désinvolture que Boris Eltsine et Kravtchouk auraient pu rectifier en 1992.

Certes, il y a une rationalité dans la démarche de M. Poutine mais elle va à l’encontre de la rationalité qui a inspiré, en bien ou en mal, le monde depuis la chute du mur de Berlin. Et elle remet sérieusement en cause les fondements de l’ordre international occidental qu’on croyait pérennes.

C’est en ce sens que la conférence de Moscou était dangereusement surréelle; ou alors l’Occident ne comprend pas ce qui se passe au-delà du nouveau « rideau de rancœur ». Les conférenciers russes ont dénoncé les « révolutions de couleur » qui ont frappé l’espace post-soviétique – rose en Géorgie, orange en Ukraine en 2003 et sa succession en 2014, tulipe au Kirghizistan en 2005 (certains évoquaient même la révolution de velours tchèque, voire celle de l’œillet au Portugal en 1974 !) – et y voient une nouvelle démarche américaine et européenne, une forme d’agression par la déstabilisation d’états fragilisés en y fomentant des révolutions.

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Cette nouvelle forme de « guerre » sert les intérêts de sécurité occidentaux à peu de frais et fait un nombre limité de victimes. Évidemment, la tactique principale consiste à forcer un changement de régime, comme en Libye, en Égypte, en Irak et en Tunisie. Pour les Russes et leurs alliés, cette tactique américaine s’étend à l’ensemble du Moyen-Orient, de l’Afrique, de l’Asie centrale – zone critique pour le Président Poutine – et l’Asie du Sud.

Devant quelques invités d’autres pays comme le Pakistan, la Syrie, l’Égypte, l’Inde, l’Iran, Israël, civils et militaires russes et biélorusses se sont harmonieusement concentrés sur les révolutions de couleur, étayant soigneusement leurs argumentations de présentations « power point » sophistiquées. Les interventions étrangères, dirent les Russes, ont échoué mais elles sont à l’origine du terrorisme international.

Mais autant l’argument sur la conspiration occidentale sonnait faux, autant la fixation russe sur le terrorisme islamiste avait des accents de profonde crédibilité. De fait, en occident, la préoccupation à l’endroit du terrorisme international est tombée de stratégique à tactique; outre les défenses extraordinaires mises en place à l’ouest au risque de mettre en péril certains droits fondamentaux, vu de notre côté de l’Atlantique, le terrorisme semble s’être transformé en des guérillas internes dans des pays fragilisés, sous forme de lutte pour le pouvoir plus que pour une idéologie particulière. Le réveil occidental est plutôt lent, nonobstant les progrès de ISIS (État islamique en Irak et en Syrie). Mais pour les Russes, dont la population musulmane excède 15 millions et dont certaines des régions périphériques du Daghestan, de la Tchétchénie, du Caucase du Nord-Ouest, du Tatarstan et de la Bachkirie font l’objet d’infiltrations djihadistes, la menace est réelle et stratégique.


Voir aussi:

  • Ferry de Kerckhove, Where We Go From Here: Canada’s Strategic Opportunity
  • Paul Robinson, Media Bias Frames Western Reporting on Ukraine
    Du financement public par l’UEMOA et un « Buy West African Act » … pourquoi pas ? – See more at: https://www.cips-cepi.ca/du-financement-public-par-luemoa-et-un-buy-west-african-act-pourquoi-pas/#sthash.uNv20ABV.dpuf
    Du financement public par l’UEMOA et un « Buy West African Act » … pourquoi pas ? – See more at: https://www.cips-cepi.ca/du-financement-public-par-luemoa-et-un-buy-west-african-act-pourquoi-pas/#sthash.uNv20ABV.dpuf

Dans ce contexte, les Russes déplorent l’absence de coopération de la part de l’Occident qui, loin de prendre acte de la menace islamiste, déstabilise délibérément les pays d’où provient la menace.

Évidemment, l’argument sur les « révolutions de couleur » a été appliqué par Sergei Lavrov à l’Ukraine, accusant l’Ouest  d’essayer  « de mettre les États de l’espace post-soviétique devant un choix difficile entre l’Est et l’Ouest. En Ukraine, cette pression était suffisante pour déclencher une crise massive de la structure de l’État.» Plus généralement, pour Lavrov, « Les tentatives d’imposer aux autres peuples ses propres recettes de réformes internes, qui ne tiennent pas compte de leurs traditions, ni de leur caractéristiques nationales, ainsi que les tentatives de s’engager dans une “exportation de la démocratie”, ont un impact destructeur sur les relations internationales et engendrent la multiplication de points chauds sur la carte du monde. »

La lecture que font les Russes de l’histoire contemporaine mérite qu’on y réfléchisse en profondeur. Autant nous concevons l’expansion de l’OTAN comme un triomphe de la paix en Europe, autant les Russes y voient un rejet de la création d’un espace commun de coopération. L’intervention en Afghanistan a suscité le terrorisme en Asie centrale et maintenant le pays est laissé à lui-même. La Syrie et l’Iran ont une importance vitale pour la stabilité régionale mais la coopération est-ouest n’est faite que d’accidents de parcours. Les interventions militaires ont envenimé les choses partout et l’unilatéralisme américain au Moyen-Orient a échoué lamentablement. Quand Lavrov dénonce la volonté occidentale d’isoler la Russie, on ne peut que penser à l’admirable phrase de François Mitterrand lors du 50ème anniversaire de la victoire sur le Nazisme à Moscou en 1995 : « il ne faut jamais humilier la Russie ».

C’est encore plus vrai aujourd’hui alors que la Russie est un peu comme une étoile mourante, car dans sa mort expansive, elle pourrait entraîner bien des victimes. Mais c’est vrai que ce n’est ni facile, ni agréable de traiter avec l’ours russe, surtout quand il s’appelle Poutine…

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